Médicaments dangereux: le patient à la merci des accidents !
25 janvier 2005
Jusque dans les années 80, l'industrie pharmaceutique vivait dans un état de grâce
Jusque dans les années 80, l'industrie pharmaceutique vivait dans un état de grâce[TSR]

Les années 50-60 ont été marquées par la révolution thérapeutique. Pour la première fois, on a disposé de traitements vraiment efficaces: antibiotiques, insuline, cortisone etc...

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Médicaments dangereux: le patient à la merci des accidents 

A l'époque, on pensait que la médecine aurait raison de toutes les maladies. Surfant sur cette vague de succès, l'industrie pharmaceutique vivait un état de grâce, qui a duré jusque dans les années 80. Une époque conquérante, durant laquelle elle a habitué ses actionnaires à engranger des bénéfices colossaux. Puis, la lente dégringolade est arrivée. Pour maintenir un profit élevé alors que l'innovation ne suivait plus, certains laboratoires n'ont pas hésité à sacrifier leurs principes éthiques. Scandales, fraudes scientifiques, falsifications de données, études truquées ou biaisées, documents secrets, effets secondaires minimisés, mensonges et dissimulations. Autant de pratiques qui ont coûté la vie à de nombreux patients. La confiance du public est aujourd'hui au plus bas.

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Médicaments et scandales à répétition 

Le 8 août 2001, la firme Bayer retire son médicament contre le cholestérol, une statine commercialisée en Suisse sous le nom de Lipobay. Le médicament a un grave effet secondaire: il peut provoquer une destruction musculaire, parfois fatale. Plus de cinquante personnes en sont mortes et des centaines de plaintes de victimes ont été déposées en Europe et aux Etats-unis. Bayer savait que son médicament avait des effets secondaires nettement supérieurs aux statines de ses concurrents. Elle est accusée de l'avoir sciemment caché.

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Le 30 septembre 2004, MSD, autre grand fabricant, annonce le brusque retrait de son médicament phare: le Vioxx, un anti-inflammatoire. Il augmente le risque d'accidents cardio-vasculaires. Ce ne sont pas les effets secondaires qui sont en cause, mais le fait de les avoir cachés ou minimisés. Les procès contre la firme ne font que commencer, alors que son action chute en bourse et sa crédibilité dans le public. Ce scandale jette le doute sur cette famille de médicaments appelés coxibes. Mais au lieu de faire preuve de prudence, les autres fabricants placent frénétiquement leurs molécules sur les cendres fumantes de leur concurrent. Le géant américain Pfizer, par exemple, affirme, sans hésiter, que son anti-inflammatoire est parfaitement sûr. Si les patients ont peur, ce n'est donc pas à cause des fabricants, mais c'est la faute aux médias. Jean-Christophe Britt, porte-parole de Pfizer Suisse, nous avait fait cette déclaration le 16 novembre 2004: « Les peurs viennent surtout des informations souvent négatives et mal différenciées balancées par les médias. Ces informations visent à discréditer Pfizer et elles inquiètent inutilement les patients qui bénéficient du Célébrex ou qui pourraient en bénéficier. »

Un mois plus tard, le fabricant annonce que le Célébrex accroît sensiblement le risque cardio-vasculaire, s'il est prescrit à haute dose. Le cours de Pfizer chute immédiatement à la bourse.

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Début 2005, nouvelle mise en cause de l'industrie : la firme Eli Lilly est accusée par le British Médical Journal. Elle n'aurait pas livré toutes les études et les données en sa possession sur les risques de suicide, liés à la prise de son antidépresseur, le célèbre Prozac, commercialisé en Suisse sous le nom de Fluctine.

Thierry Buclin, médecin, adjoint du service de pharmacologie du CHUV: « Les psychiatres le savaient, mais de manière empirique. Des chiffres, qui quantifient ce risque, sortent aujourd’hui. C’est scandaleux car ce risque était très probablement connu des fabricants. »

Elli Lilly, le fabricant, conteste les informations du BMJ, le British Medical Journal: « Nous ne contestons pas les conclusions des études, mais nous contestons les conclusions du BMJ, nous n'avons jamais caché des études. »

Pourtant, le compendium suisse des médicaments, la source d'information rapide des médecins, ne donne aucun chiffre sur le risque de suicide, alors qu'on y trouve les pourcentages d'autres effets indésirables. Quant à la notice d'emballage du médicament, elle n'en parle même pas.

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Les autorités de surveillance 

Swissmedic en Suisse, l'agence européenne du médicament chez nos voisins, la FDA (Food and Drug Administration) aux Etats-Unis sont les autorités de surveillance. Elles sont chargées de veiller à l'exactitude et l'exhaustivité des données qui accompagnent les médicaments. De fait, la FDA joue un rôle majeur dans l'acceptation des médicaments dans le monde entier. Les autres organes suivent généralement son avis. Le rôle des autorités de surveillance est donc capital, leur indépendance devrait être totale. Le problème est que leur financement n'est pas public : il est en grande partie le fruit de taxes et de redevances que paye l'industrie. Il existe donc des pressions qui, au bout du compte, auront des répercussions sur le patient.

Neurologue, membre de la FDA, David Graham est quelqu’un qui place la santé publique loin devant les intérêts particuliers. Pour avoir posé les questions qui dérangent, demandé des précisions à l'industrie, il s'est fait méprisé par les dirigeants de la FDA. Grâce à son travail rigoureux, le Vioxx et d'autres médicaments dangereux ont été retirés du marché. Il ose admettre publiquement que la FDA subit des pressions, qui ont une grande influence lors du feu vert de mise sur le marché de nouvelles molécules. Il dit que l'autorité de surveillance fait preuve de mollesse quand il s'agit d'imposer le retrait d'un médicament. Une franchise qui fait de lui un homme seul.

Il n'est pas simple pour une autorité de surveillance d'être, à la fois, celle qui donne son feu vert pour la mise sur le marché d'un médicament et celle qui ordonne son retrait en cas de problème, en reconnaissant le fait de s’être trompée. Il faudrait qu'il y ait deux entités totalement différentes et indépendantes l'une de l'autre.

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Les médecins sous influence 

Pourtant, en dépit du fabricant et des autorités de contrôle, c'est le médecin qui décide ou non de prescrire. Il est le seul rempart entre l'industrie et le patient. Mais là encore, on peut s'interroger sur l'impartialité et la place de l'éthique dans certains comportements. En Suisse, comme presque partout, la formation continue des médecins est en bonne partie entre les mains de l'industrie.

Nicolas Schaad, pharmacien responsable des hôpitaux de la Côte et chargé d'enseignement à l'université de Genève : « Le but de l’industrie est d'augmenter ses profits et d'augmenter ses ventes. Mais c'est le médecin qui a le dernier mot. »

Les médecins n'ont pas beaucoup de moyens de résister à la pression de l'industrie pharmaceutique.

Philippe Pignarre, historien, auteur et ancien cadre de l'industrie pharmaceutique durant 20 ans : « Les médecins croient souvent qu'ils peuvent recevoir des visiteurs médicaux, de la publicité, des invitations à des congrès tout en gardant leur indépendance d'esprit. Mais, ils sont beaucoup plus influencés qu’ils ne le croient par les discours tenus par les professionnels de la communication pharmaceutique, par la presse médicale, qui est souvent financée par la publicité des laboratoires pharmaceutiques. Il faut maintenant s'interroger sur comment aider les médecins à mieux résister à la pression de l'industrie pharmaceutique. »

Peut-on encore faire confiance aux entreprises pharmaceutiques ? 

Les scandales du Lipobay et du Vioxx, parmi d'autres exemples, ont montré que l'industrie n'hésitait pas à masquer certaines informations, prouvant ainsi que les intérêts économiques priment sur la santé des patients. Peut-on encore faire confiance aux entreprises pharmaceutiques? Nous sommes allées poser la question directement au président de la Fédération internationale de l'industrie du médicament, l'organisme faîtier qui regroupe les principaux labos de la planète: il s'agit de Daniel Vasella, qui est aussi le PDG de Novartis.

Interview de Daniel Vasella, président de la fédération internationale de l?industrie du médicament et PDG de Novartis, uniquement disponible en vidéo


Les principaux fabricants se sont engagés à rendre désormais publiques et disponibles toutes les études sur leurs médicaments, y compris celles qui sont négatives. Cela ne suffira pas à rétablir la confiance. Il faudra que l'industrie pharmaceutique prouve qu'elle ne s'intéresse pas seulement aux maladies chroniques, qui rapportent beaucoup d'argent, mais aussi aux soins aigus, dont les perspectives de profit sont moins intéressantes. Pour l'instant, on ne peut pas lui faire confiance pour inventer les médicaments dont l'humanité a besoin. Il est prioritaire de trouver un médicament contre la malaria en Afrique, ou contre les tuberculoses résistantes, la maladie d?Alzeihmer, la sclérose en plaques, ou contre les maladies cardiovasculaires. Il faut que le public puisse peser sur les choix d?investissements qui sont faits. Ceci n'est possible que dans le monde universitaire et académique. La recherche publique est heureusement souvent à l?origine des inventions les plus intéressantes pour les nouvelles thérapeutiques. Le problème, c?est que, actuellement, lorsqu?une équipe universitaire trouve un médicament, souvent elle le donne quasiment à un laboratoire pharmaceutique pour qu?il l?exploite, sans mettre de conditions. Or, quand un médicament est inventé par une équipe académique, ou que 80% de la recherche a été faite en milieu universitaire avec l?argent du public, on devrait exiger que le brevet soit, au lieu d?être de vingt ans, de deux ou trois ans seulement.

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