Rendez-vous a été pris au «Picotin» à Caux, dans les hauts de Montreux.
Un ancien et vaste chalet, propriété du fondateur et directeur du festival Claude Nobs, un chalet devenu à la fois lieu de représentation professionnelle et backstage convivial pour tous les musiciens de passage.
C'est également là que sont rassemblées les archives du festival. Dès 1967, date de sa fondation, Claude Nobs a voulu «garder une trace». C'est son partenaire, Thierry Amsalem, qui gère ce fonds à travers la société «Montreux Sounds».
Thierry Amsalem: En 1969, Les McCann a publié un disque de son concert à Montreux, baptisé «Swiss Movement», et il en a vendu un million de copies! Cela a participé au lancement de l'idée que l'artiste doit toujours avoir la possibilité de prendre la bande et de publier.
Curieusement, le festival était auparavant géré par l'Office du tourisme de Montreux. Ils organisaient le TV symposium, la Rose d'Or et le festival. Des opérations financièrement risquées, et qui ont abouti à une faillite. En 1995, le festival est donc passé aux mains d'une fondation et nous avons acheté les archives à travers la société «Montreux Sounds».
J'ai rencontré Claude il y a 22 ans et il m'avait alors confié comme tâche de réunir les bandes qui se trouvaient à droite à gauche. Auprès de radios, de maisons de disque, chez des particuliers ou même chez lui, mais mal triées! Cela m'a pris cinq ans pour réunir tout le contenu.
Cette fameuse faillite est intervenue bien plus tard. On s'est donc décidé à racheter tous ces documents. Si c'est une «mine d'or» au niveau culturel, encore faut-il savoir ensuite la sauvegarder, la gérer. Pour cela, il fallait Claude Nobs, et j'ai tout fait pour l'y aider.
Thierry Amsalem dans le «bunker» intégré au «Picotin» . [TSR]
Environ 6000 heures, réparties sur 10.000 bandes. Des bandes, parce que le son est enregistré séparément, en multipiste, ce qui permet de le corriger ou de le retravailler par la suite.
Claude rêve d'avoir les Rolling Stones. Mais à chaque fois qu'il les rencontre, Mick Jagger lui dit: 'Mais tu sais, Claude, je ne joue pas de jazz!' (Rires) Et à chaque fois, on lui amène des DVD pour lui montrer que plein d'artistes rock sont passés à Montreux!
Enfin, on a pu trouver une solution! Jusqu'à maintenant, on l'a fait par nous-mêmes. En septembre, on va franchir le grand pas, désormais techniquement réalisable: tout mettre sous forme de fichiers informatiques. Mais attention, ce sera un système qui pèse 1,2 petabyte, c'est-à-dire 1,2 million de Go. La capacité de 12'000 ordinateurs domestiques!
Il a fallu trouver des fonds pour démarrer, car nous n'avons pas de soutien public. Et l'Ecole Polytechnique fédérale de Lausanne participe au projet, au niveau technique. Dans la foulée, ils vont ouvrir des départements consacrés à l'audiovisuel. Car actuellement, toutes les télévisions sont dans le même cas que nous. L'EPFL va donc travailler sur tout ce qui concerne le stockage, la sécurité, le transfert, le transport des données...
Effectivement, une grande partie des productions passe par eux, même si nous nous sommes réservé des concerts au cas où il faudrait les publier directement avec l'artiste – ce qui sera sans doute le cas du concert pour les 75 ans de Quincy Jones.
Eagle Rock est une compagnie anglaise spécialisée dans la production et la distribution de DVD dans plus de 40 pays. Actuellement, on a sorti environ 80 concerts. C'est important, parce que cela permet de faire vivre les archives, mais aussi de faire connaître le nom de Montreux et celui du festival. Une excellente promotion.
Des perles rares se cachent dans les archives montreusiennes. [TSR]
Il y a évidemment des discussions avec les artistes: nous possédons la bande, mais l'artiste détient les droits artistiques! Il se trouve que nous sommes tombés dans une période extrêmement favorable. Parce que le marché du disque s'est cassé la figure et qu'il y a eu un retournement de situation. Avant, le concert servait à faire la promotion de l'album qui venait de sortir, maintenant c'est exactement l'inverse: l'enregistrement sert à faire la promotion de l'artiste en concert!
Nous avons quand même des coûts importants: la haute définition implique des moyens conséquents. Mais on amortit les frais à travers le fait qu'on a une production sur 16 jours, avec une centaine de groupes qui sont filmés les uns à la suite des autres.
Très peu. Mais ça a été le cas de Prince, par exemple. Car sa religion lui interdit d'être photographié ou filmé! (Prince est Témoin de Jéhovah, ndlr). On n'a donc pu enregistrer que le son de son concert.
Une collaboration avec les universités et les musées... On est notamment en contact avec Paul Allen, cofondateur de Microsoft, qui a un musée consacré à la musique à Seattle, mais sans guère de contenu. On espère pouvoir y présenter notre fonds, totalement digitalisé. Ce serait une avancée formidable vers l'Amérique.
Propos recueillis par Bernard Léchot (swissinfo).
Montreux Jazz Festival: la 42ème édition s'est achevée samedi soir dans les chiffres noirs - 20 juillet 08, 12:45 Le journal[01:54 min.]