Sécurité oblige, l'équipe de la Télévision suisse romande a rendez-vous à 7h00 à l'hôtel Intercontinental de Genève. Première étape: le contrôle de l'équipement. Les 400 kilos de matériel sont passés au détecteur. Feu vert: notre équipe de dix personnes peut accéder au quinzième étage de l'établissement exclusivement réservé à la délégation iranienne. La police genevoise est aussi présente. Nous sommes tout de même dans les appartements de l'un des chefs d'Etat les plus controversés de la planète.
Toutes les modalités ont été discutées mais il faudra encore déplacer un tableau à la dernière minute [TSR]
Il nous reste trois heures avant l'interview. En théorie, ça nous laisse largement le temps d'installer la régie portable qui permettra de "couper" en direct les trois caméras et de livrer un produit fini, prêt à la diffusion. Mais la sécurité iranienne n'a pas la même vision de notre problème. Et sur l'étage, ce sont eux qui décident. Nos interlocuteurs sont aimables, ce qui tranche agréablement avec les pratiques plus rigides d'autres nations. Cela ne les empêche pas d'avoir les idées bien arrêtées.
Le décor, par exemple, devient rapidement une obsession. Pour des questions de lumière et d'axes des caméras, Daniel Cimelli, le réalisateur, demande qu'on chamboule l'ordonnancement des lieux. Le fauteuil présidentiel disparaît, remplacé par une chaise, ce qui provoque quelques réactions. Il faut expliquer que le président Mahmoud Ahmadinejad sera plus à son avantage. La question du drapeau iranien devient centrale. Ou le placer, comment soigner son drapé?
La question du drapeau iranien est aussi cruciale [TSR]
Soudain, un responsable intervient. Il faut évacuer la suite présidentielle, sans explications. Catastrophe, si les caméras sont en place. Le son, lui, n'est pas prêt. Négociations en coulisses: Daniel peut continuer son installation technique. L'heure de l'entretien approche. La nervosité monte d'un cran. Arnaud, le maquilleur est arrivé. Il se contentra de poudrer Darius. Il n'était déjà pas question qu'une femme touche le visage de Mahmoud Ahmadinejad. Finalement, le président nous fait savoir qu'il ne souhaite pas du tout être maquillé.
La suite est peu à peu envahie par les médias iraniens qui ont bien l'intention de squatter notre interview exclusive. Il est délicat de demander à nos collègues de partir. C'est la sécurité qui s'en chargera, sans grand ménagement.
Dans le couloir étroit où s'est installée la régie, les minutes sont comptées. Le président iranien est apparu à l'autre bout de l'étage et nous ne sommes toujours pas prêts. Il n'est pas facile d'improviser un plateau technique dans ces conditions, avec les incessantes allées et venues de l'entourage présidentiel.
Nouvelle interruption, il faut à nouveau quitter la suite. La sécurité iranienne veut passer les lieux au peigne fin. Les écrans de la régie s'éteignent brutalement. Les gardes ont débranché toutes les caméras. Depuis l'attentat contre le commandant Massoud en Afghanistan en 2001, ce genre d'objet est particulièrement surveillé.
Le temps passe et le son n'est toujours pas calé. Un homme est particulièrement intransigeant. C'est le responsable de l'oreillette présidentielle. On imagine qu'il risquerait gros si son patron devait perdre la face devant la caméra, en cas de bruit intempestif ou de traduction inaudible. Le président est attendu d'un instant à l'autre et ce fichu son ne fonctionne toujours pas. Notre ingénieur s'arrache les cheveux pour trouver une solution. Faudra-t-il improviser et faire venir la traductrice dans la salle? Une femme, entre Darius et le président?
Un autre imprévu surgit. C'est un tableau, à l'arrière plan, qui déplait à l'entourage (photo ci-contre). Pourquoi? Mystère. Des fleurs remplacent d'autres fleurs. Peut-être y avait-il trop de bleu, ou de rouge, ou de jaune?
Ca y est, Mahmoud Ahmadinejad arrive avec sa cohorte de ministres. L'ingénieur du son, en sueur, lève le pouce. Ouf ! A la dernière seconde, comme d'habitude, tout s'est mis en place comme par miracle. Darius Rochebin peut entamer son interview. Il est 10h45 et l'interview (ci-contre) durera une trentaine de minutes.
Bernard Genier