Emission du 19 septembre 2006
Téléphones portables usagés : la broyeuse ou la deuxième vie ?
[DR]
Aucun autre moyen de communication
n'a réussi à infiltrer la société de façon si étendue, à une
vitesse aussi fulgurante! Les Suisses changent de portable comme de
chemise. Mais que deviennent nos portables usagés? Il y a tous ceux
que nous abandonnons au fond d'un tiroir, pour lesquels il faudra
bien trouver une solution un beau jour! Il y a aussi ces dizaines
de milliers de portables qui finissent en Afrique, ce qui pose de
sérieux problèmes. Ou encore, les allers et retours de nos
portables réparables entre l'Angleterre et la Roumanie. Finalement,
une petite minorité seulement de nos portables usagés est recyclée
dans des usines spécialisées, grâce à la Swico, une association
interprofessionnelle qui a été créée par des entreprises
d'informatique et d'électronique.
Recyclage en Suisse
[DR]
La Swico se charge d'éliminer tous
les déchets électroniques grâce à la taxe anticipée de recyclage,
une taxe inférieure à 10 centimes pour les portables. L'an passé,
35'0000 portables ont été recyclés en Suisse, alors que plus de 2
millions d'appareils neufs ont été vendus.
Une partie des appareils collectés arrivent à l'entreprise
Cablofer à Bex, l'une des trois principales usines de recyclage en
Suisse. Olivier Rochat : « Selon la convention Swico, le
matériel doit être recyclé et pas revendu. Chaque kilo entré doit
être un kilo sorti, en métal et en plastique. Nous devons contrôler
toutes les matières. »
Il faut tout d'abord enlever les batteries qui seront traitées à
part. Un travail pénible qui se fait obligatoirement à la main. Une
fois débarrassés de leurs batteries, les appareils sont envoyés à
la broyeuse, un monstre capable d'ingurgiter 8 tonnes de portables
à l'heure. Le concentré de technologie qu'est un portable, prévu
pour durer en moyenne 7 ans, va finir sa vie sous forme de petits
morceaux de la taille d'un confetti.
Le plastique est incinéré. Après un traitement spécial du reste,
on récupère le cuivre et les métaux précieux, comme l'or ou
l'argent, en quantité infime. Gain de l'opération : 5'000 francs
par tonne. Le recyclage des portables ne serait donc pas du tout
rentable sans la taxe anticipée, selon les professionnels du
secteur.
[DR]
Peter Bornand, président de la
commission environnement, Swico : « On a commencé le recyclage
des portables en 1999, et les chiffres augmentent chaque
année. »
En Suisse, 15 à 20% des portables sont recyclés, alors qu'ils ne
sont que 2% pour le reste de l'Europe. Mais avec le nombre de
portables qui restent dans les tiroirs, il y a encore de la marge.
« Notre rôle est de regagner les matières premières. On peut
réutiliser 75 à 80% des matériaux. »
Olivier Rochat, Cablofer: « Notre société de consommation fait
qu'on jette du matériel qui pourrait encore être utile. »
[DR]
On peut effectivement se demander
pourquoi on réduit en confettis des téléphones portables qui
fonctionnent très bien, qui pourraient être utiles à d'autres! Une
solution de facilité en fait pour les opérateurs contraints de
reprendre les anciens portables: on bazarde tout au recyclage,
l'intérêt, c'est de vendre de nouveaux appareils! C'est exactement
ce que fait Swisscom qui, selon son porte-parole, récupère et fait
éliminer par recyclage entre 30 et 40'000 appareils usagés par
année. Ce que fait Sunrise, on n'en sait rien, l'opérateur ne
communique aucun chiffre. Quant à Orange, sur les 15 à 20'000
portables repris, un tiers environ est détruit et recyclé en
Suisse, les autres sont vendus à la société britannique Fonebak, le
leader européen de la récupération.
Recyclage en Europe
[DR]
Parti de Lausanne, le portable de
notre client rapporté chez Orange arrive chez Fonebak, dans une
banlieue industrielle de Londres où il se retrouve avec des
dizaines de milliers d'autres congénères venus de toute l'Europe. A
partir d'ici, il va suivre un long cheminement.
Fonebak a été créée en 2002. Depuis, cette entreprise a récupéré 3
millions et demi de portables en Europe. Et ça rapporte: 120
millions de chiffre d'affaires prévus cette année, et de belles
perspectives de développement.
Gordon Shields, PDG Fonebak : « On vient d'avoir un arrivage
en provenance de Suisse. Ce sont des téléphones de chez Orange, un
des trois opérateurs suisses qui fait partie de nos clients. On
essaie d'avoir les deux autres. »
Comment faites-vous pour les convaincre que vous êtes la bonne
solution? « En leur disant que c'est tout simplement du bon
sens. Vous savez, le plus important pour ces sociétés, c'est leur
marque, c'est ce qui a le plus de valeur. Leurs clients veulent
qu'on se préoccupe de l'environnement. Et nous proposons une
solution qui assure au consommateur que son téléphone portable
n'aura pas d'effet négatif sur l'environnement. 80% des téléphones
que l'on reçoit ont moins de 18 mois, et sont donc tout à fait
réutilisables. Ces portables génèrent un revenu que nous partageons
avec nos clients. Mais, évidemment, nous en gardons une partie pour
payer nos employés et faire un bénéfice. Ces portables vont dans
notre centre de réparation en Roumanie. Certains peuvent avoir
l'écran brisé ou d'autres problèmes et nécessitent une réparation
importante. D'autres n'ont besoin que d'un nettoyage complet.
Ensuite, ils reviennent ici pour un dernier contrôle, en plus de
celui fait en Roumanie, avant d'être expédiés chez les
revendeurs. »
[DR]
Le portable de notre client
continue son périple. Dans des locaux flambants neufs, 60 à 100'000
appareils sont réparés tous les mois. Les plus endommagés vont
subir un lifting complet. Ils sont complètement désossés, les
pièces défectueuses sont remplacées, puis ils sont remontés et
testés. Gros avantage pour Fonebak: une main d'œuvre très
spécialisée et pas chère, comme le reconnaît volontiers la
directrice générale, Kathy Woodward : « Le niveau de salaire
est très important. On a la possibilité de réparer beaucoup plus de
portables ici, grâce aux bas salaires, ce qui nous permet d'être
compétitifs sur ce marché. Autre avantage : ici, les gens sont très
désireux de se former et de travailler. Ils ont une énorme
motivation. Leur salaire moyen est d'environ 380 francs par
mois. »
[DR]
Une fois remis à neuf, les
portables sont réexpédiés à Londres en camion. Depuis La Suisse
romande, le portable de notre client aura donc parcouru quelque
5'000 kilomètres. Et ce n'est pas fini, car maintenant il va
continuer sa vie dans un pays où le marché du portable d'occasion
est en plein boum. La Roumanie était, jusqu'à récemment, un marché
intéressant. Mais Bucarest a énormément changé ces dernières
années. Quant aux portables, presque tout le monde en possède et
ils sont un signe de réussite.
Micro-trottoir à Bucarest uniquement disponible en vidéo
[DR]
Les portables d'occasion se vendent
le dimanche au marché aux puces. En ville, la plupart des magasins
proposent du neuf et les publicités qui recouvrent les murs sont
faites pour inciter les gens à acheter les derniers modèles.
Difficile donc de trouver une boutique de 2e main. Les prix
affichés dans une vitrine de magasin ne sont pas à la portée de
main. Le moins cher est à 30 francs et le plus cher à 800
francs.
[DR]
Kathy Woodward : « Il y a
toujours un certain pourcentage de la population qui recherche un
portable d'occasion. Mais les plus grands marchés sont maintenant
les pays africains émergents. »
L'Afrique est le marché idéal pour le portable de 2e main qui
permet aux gens de communiquer, le téléphone fixe étant quasiment
inexistant. On peut se donner bonne conscience en se disant que ces
portables seront plus utiles à Lagos ou Dakar que dans un tiroir
d'Echallens ou Delémont. Mais, pour Philippe Dahinden, journaliste,
très bon connaisseur de l'Afrique, au bout du compte, les Africains
sont perdants : « Un portable d'occasion coûte une dizaine de
dollars. Le portable est nécessaire à un Africain, alors qu'ici
c'est un luxe, c'est tout juste si le chien n'en a pas. Un jour ou
l'autre, ces téléphones ne fonctionnent plus, on les jette.
Personne ne va les recycler. Pendant ce temps, des gens continuent
à gagner de l'argent. »
[DR]
Alors, peut-on faire de l'argent au
mépris de la responsabilité finale des opérateurs et des fabricants
sur leurs appareils ? Une directive européenne les oblige à les
collecter et les éliminer. Sur son site internet, Fonebak met en
avant un programme de récupération de portables pour les recycler
en Europe. Une goutte d'eau, puisqu'il n'y a qu'un seul partenaire
africain, incapable d'absorber les millions de téléphones revendus
qui finiront dans une décharge.
Gordon Shields, PDG: « Vous ne pouvez pas totalement contrôler
le portable une fois qu'il est aux mains du consommateur ou du
revendeur. Mais ce que vous pouvez faire, c'est mettre en place un
système de reprise pour récupérer ces portables. Ca n'a pas
d'importance de savoir qui a vendu le téléphone, si ce système de
recyclage est ouvert à tout le monde. Les portables peuvent revenir
de chez différents vendeurs pour être recyclés en toute
sécurité. »
Si Fonebak semble exporter des appareils en bon état, c'est loin
d'être une généralité. Au Nigeria, par exemple, qui est le
principal marché pour Fonebak, une très grande proportion de ce qui
est exporté comme matériel électronique d'occasion arrive à l'état
de déchet, comme le révèle une enquête menée par l'ONG américaine,
Réseau Action Bâle.
Déchets électroniques : ce que dit la loi
Basel Action Network [DR]
L'Afrique,
poubelle de nos portables, ce n'est pas acceptable! Le problème,
c'est qu'il règne un certain opportunisme au niveau international.
Premièrement, la Convention de Bâle prévoit que les pays
signataires n'exportent aucun déchet électronique dans les pays non
industrialisés. Mais les Etats-Unis n'ont pas signé cette
Convention, alors qu'ils sont justement les principaux pourvoyeurs
de ces déchets. Deusio, certains pays africains, comme le Nigéria,
ont développé toute une industrie autour de la réparation.
Normalement, ils ne devraient recevoir que des portables en état de
marche. Or, on sait très bien que, sous couvert de portables
d'occasions, ils reçoivent, en fait, de vrais déchets. Ca arrange
tout le monde et tout le monde ferme les yeux !
[DR]
Afin d'éclaircir un peu ce flou
autour de la notion de déchet électronique, il faut se rendre à
l'Office fédéral de l'environnement à Berne (OFEV). C'est cet
office qui est censé contrôler qu'aucun déchet électronique ne
sorte de Suisse sans autorisation.
Marco Buletti, Division Déchets et matières premières, OFEV : «
Si l'appareil fonctionne, c'est un produit, vous pouvez
l'exporter où vous voulez. S'il ne fonctionne plus, c'est un
déchet, vous avez besoin d'une autorisation de l'OFEV, et on la
donnera seulement si c'est recyclé de façon écologique. Ce n'est
pas autorisé dans des pays non industrialisés. La situation est
difficile quand il s'agit de produits usagés. En Suisse, c'est un
déchet, mais, sur le plan international, il y a du flou. »
[DR]
Illustration de ce flou avec un des
principaux réparateurs de portables en Suisse, Damiano Randazzo,
qui a fondé Handyclinic, il y a 2 ans, à Winterthur. Le concept est
simple, il suffit de glisser son portable dans un sachet. Pour 98
francs, il sera réparé ou, alors, un devis est proposé en cas de
dépassement. Damiano Randazzo : « On reçoit entre 50 et 70
appareils à réparer par jour. Si on calcule large, ça fait environ
12'000 par année. Nous n'avons pas encore atteint les objectifs que
nous nous étions fixés, soit de réparer 10% des appareils recyclés,
ce qui fait environ 30'000 par an. Mais nous sommes en bonne voie
pour y arriver. »
Handyclinic garde ceux que le client renonce à réparer et à
reprendre lorsque ça dépasse les 98 francs. Certains sont éliminés
par la Swico. Les plus intéressants sont remis en état et revendus
en Suisse. Mais d'autres appareils ne sont ni éliminés, ni réparés
: Handyclinic les revend alors, tels quels, à l'étranger.
Damiano Randazzo : « Les appareils que nous vendons à
l'étranger sont ceux qui, pour des raisons économiques, ne
présentent pas d'intérêt à être réparés en Suisse. Ils vont
essentiellement à deux pays: la Yougoslavie, et.., je n'ai
probablement plus le droit d'en parler, donc, seulement la
Yougoslavie. »
Il ne peut plus en parler, parce qu'il s'agit du Ghana. Et il a
découvert, après une interview à la TV tessinoise, qu'il fallait
demander une autorisation à Berne pour les pays non-industrialisés,
ce qu'il n'a pas fait.
Changer de portable : un effet de mode
Mais, au final, on peut tout de même se demander s'il est bien nécessaire de changer de portable comme de chemise. Il est vrai que les opérateurs font tout pour nous y inciter. Et quand l'argument de la nouveauté technologique ne suffit plus, on fait appel aux marques de luxe. L'effet de mode joue à fond.Gordon Shields, PDG, Fonebak : « Le portable est lié à la mode sous certains aspects. Les gens aiment en acheter des nouveaux. Et je ne crois pas que vous aidiez l'environnement en frustrant les gens. Vous devez trouver des solutions qui prennent cette réalité en compte, et c'est ce que nous faisons. »
Marco Buletti, OFEV : « Après 8 ou 12 mois, les gens veulent changer, c'est humain, c'est comme ça. »
Olivier Rochat, Cablofer : « Ca fait mal au ventre, mais on en traite des tonnes. »
L'intégrale de l'émission
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